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[ Émile Pouget (1896) ]
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Il paraît que nous sommes souverains.
Autrefois, cétaient les rois qui avaient cette veine, aujourdhui cest le peuple.
Seulement, il y a un distinguo, qui nest pas négligeable : les rois vivaient grassement de leur souveraineté, tandis que nous crevons de la nôtre.
Cette seule différence devrait nous suffire à nous fiche la puce à loreille et nous faire comprendre quon se fout de notre fiole.
Comment, cest nous qui remplaçons les rois et sil plaît à un sergot de nous passer à tabac, au garde-champêtre de nous coller un procès-verbal, à un patron de nous botter le cul, tout souverains que nous soyons, nous navons que le droit dencaisser… et de dire merci !
Par exemple, si cette garce de souveraineté nous rapporte peau de balle et balai de crin, y en a dautres à qui elle profite bougrement.
Au lieu de garder ce trésor sous globe, kif-kif une relique crétine, avec autant damour que si cétait trois poils de la Vierge, ou une des chaussettes de Jésus-Christ, on use de sa souveraineté… Mais on en use de la plus sale façon : on la délègue !
Et, voyez le truc miraculeux : cette souveraineté qui ne valait pas un pet de lapin quand elle était dans nos pattes, devient une source de gros bénefs pour ceux à qui nous la déléguons.
À vue de nez, il semble que ces oiseaux-là, nos représentants, devraient être nos larbins, nous obéir au doigt et à lœil, nen faire jamais quà notre guise, va te faire lanlaire !
Ces bons délégués nous font la nique et, bien loin daccepter dêtre nos larbins (ce en quoi ils nont pas tort, car il est toujours malpropre dobéir), ils se posent en maîtres et nous donnent des ordres, ce qui est crapuleux !
Eux que nous avons tirés du milieu de nous ou dà côté, sont désormais les vrais souverains ; tout doit plier sous leurs volontés : le populo nest plus quun ramassis desclaves !
D vient ce changement à vue ? De ce que notre souveraineté nest quune infecte roupie, une invention des jean-foutre de la haute pour continuer à nous tenir sous leur coupe.
Voici le truc : à force dêtre plumé vif par les gouvernants de lancienne mode, rois et empereurs, le populo a fini par y trouver un cheveu et a commencé à ruer dans le brancard.
Quand les grosses légumes ont vu que ça prenait une vilaine tournure, ils ont biaisé et ont dit aux rouspéteurs : « Vous avez raison de ne plus vouloir endurer des gouvernants de droit divin ; rois et empereurs sont des tigres altérés de sang, nous allons les foutre en lair et le peuple prendra leur place : cest lui qui gouvernera. »
Cette couillonnade avait des petits airs honnêtes qui empaumèrent le populo :
Cest lui qui allait être tout ! Quelle veine, bon sang ! Cest pour lors que ça ronflerait chouettement. Toutes les pourritures de lancien régime seraient foutues au rencard…
Tarata ! Quand on en vint à la pratique, ce fut le même tabac que lancien régime : les mêmes jean-foutre qui tenaient la queue de la poêle ont continué à gouverner sous le nom de république létiquette seule a changé.
Bien mieux, autrefois le peuple avait le droit de groumer, puisquil ne faisait quobéir. Tandis que, maintenant, il na même plus cette consolation : quand il veut protester, ses maîtres lui ferment le bec en lui disant : « Tais ta gueule, espèce de ronchonneur ! De quoi te plains-tu ? Cest toi qui as créé ce qui est. Cest dans ta puissante souveraineté que tu as voulu être esclave. Subis ton sort en patience : pose ta chique et fais le mort, sinon on te fusille ! »
o
Y a pas à tortiller : cette vaste blague de la souveraineté populaire est tombée rudement à pic pour nous faire perdre le nord. Sans elle on serait arrivé à comprendre que le gouvernement est une mécanique dont tous les rouages fonctionnent dans le but de serrer la vis au populo ; puis, avec deux liards de réflexion, on aurait conclu que le meilleur usage quon puisse faire de cette affreuse machine, cest de la foutre au rancard.
On en serait venu à conclure que pour avoir ses coudées franches, pour vivre sans emmerdements, faut se passer de gouvernement.
Tandis que, grâce à lembistrouillage de la souveraineté populaire, on a eu un dada tout opposé : on a cherché, et des niguedouilles cherchent encore, à modifier la mécanique gouvernementale de façon à la rendre profitable au populo.
Comme dautres se sont attelés à la découverte du mouvement perpétuel ou de la quadrature du cercle, certains se sont mis à la recherche dun bon gouvernement. Les malheureux ont du temps à perdre ! Il serait en effet plus facile de dégotter la boule carrée ou de faire sortir des crocodiles dun œuf de canard que de mettre la main sur un gouvernement qui ne fasse pas de mistoufles au pauvre monde.
o
Ah, les jean-foutre de la haute ont été rudement marioles, en nous sacrant souverains !
On est fiers de la chose. y a pourtant pas de quoi faire les farauds !
Quand on rumine un tantinet, ce que ce fourbi à la manque est rigouillard : y a pas pire trouducuterie.
Pour sen convaincre, il sagit de regarder de près le fonctionnement de cette sacrée mystification.
Et dabord nous nexerçons pas notre souveraineté à propos de bottes, quand lenvie nous vient. Ah, mais non ! Les dirigeants ont réglé la chose, tellement que nous nusons du fourbi quune fois tous les quatre ans.
Cette précaution est indispensable, paraît-il, pour nous empêcher de détériorer notre trésor : la souveraineté est un bibelot fragile, et comme le populo a les pattes gourdes, sil la manipulait trop souvent, il la foutrait en miettes.
En ne le laissant sen servir quune fois tous les quatre ans, pour renouveler la délégation aux députés, les grosses légumes nont pas le moindre avaro à craindre : une fois la comédie électorale jouée, ils ont de la brioche sur la planche pendant quatre ans et ils peuvent senfiler des pots de vin et toucher des chèques à gogo.
Voici comment sopère lexercice de la souveraineté.
Supposez que je sois votard :
Le dimanche que la gouvernance a choisi, à lheure quelle a fixée (sans, naturellement me demander mon avis) je mamène au bureau de vote.
Je défile entre une rangée de purotins qui semmerdent à vingt francs lheure et malgré ça palpent juste trois francs pour leur journée. Ils ont du papier plein les pattes et men fourrent jusque dans mes chaussettes… qui sont russes, foutre ! car en ma qualité de votard, lalliance russe, y a que ça de vrai !
Jusquici tout votard que je sois, je ne suis pas plus souverain quun mouton quon écorche.
Attendez, ça va venir…
Dans la tripotée de bulletins dont les distributeurs mont farci, jen pige un, que je roule en papillotte.
Pourquoi celui-là plutôt quun autre ?
Je nen sais foutre rien ! Le coco dont le nom est dessus mest inconnu ; je nai pas été aux réunions, ça me dégoûte ; je nai pas lu les affiches, elles sont trop cannulantes… quèque ça fait, jai confiance !
Mais, nom dun foutre, ma souveraineté est toujours pucelle : jen ai pas encore joui.
Quoique jaie mon bulletin dans les pattes, tout prêt à être enfourné dans lurne, je ne suis pas encore souverain ! Je ne suis quune belle pochetée que la gouvernance tient sous sa coupe, que les patrons exploitent ferme et que les sergots font circuler à coups de renfoncements quand il marrive dêtre attroupé.
Ne désespérons pas ! je serai souverain.
Javance… Enfin, mon tour arrive ! Je montre ma carte, car je suis en carte ; on ne peut pas être souverain sans être en carte.
Maintenant, jai des fourmis dans les doigts de pied : cest sérieux, évidemment le moment psychologique approche, jallonge la patte ; je tiens ma papillotte entre les deux doigts, le pouce et le chahuteur.
Eh là, reluquez ma tronche !
Quelle scie quil ny ait pas un photographe…
Une… deusse… Je vais être souverain !
Juste à la seconde précise jouvrirai mon pouce et mon chahuteur… juste au moment la papillotte sera lâchée, juserai de mes facultés de souverain.
Mais, à peine aurai-je lâché mon chiffon de papier que, bernique, y aura plus rien ! Ma souveraineté se sera évanouie.
Dès lors, me voilà redevenu ce que jétais il y a deux secondes : une simple niguedouille, une grande pochetée, un votard cul-cul, un cracheur dimpôts.
Sur ce, la farce est jouée ! Tirons le rideau…
Jai été réellement souverain une seconde ; je le serai le même laps de temps dans quatre ans dici.
Or, je ne commence à user de cette roupie souveraine quà lâge raisonnable de 21 ans, cest un acte si sérieux quil y aurait bougrement de danger à me le laisser accomplir plus tôt, cest les dirigeants qui le disent, et ils sy connaissent !
Une supposition que je moisisse sur terre jusquà la centaine : le jour javalerai mon tire-pied jaurais donc quatre-vingt ans de souveraineté dans la peau, à raison dune seconde tous les quatre ans, ça nous fait le total faramineux de vingt secondes…
Pour être large, en tenant compte des ballotages, des élections municipales, des trouducuteries électorales qui pourraient se produire, mettons cinq minutes !
Ainsi, en cent ans dâge, au grand maximum, en ne laissant passer aucune occase duser de mes droits, sur mes quatre-vingts ans de souveraineté prétendue, jaurai juste eu cinq minutes de souveraineté effective !
Hein, les bons bougres, voulez-vous mindiquer une bourde plus gigantesque, une fumisterie plus carabinée, une couleuvre à avaler, plus grosse que le serpent boa de la souveraineté populaire ?
o
Mais foutre, cest pas tout ! Y a pas que cette unique gnolerie dans le mic-mac électoral.
Jai dit que, tout en me laissant bonne mesure ce sera rudement chique, si en cent ans dexistence, jarrive à jouir de cinq minutes de souveraineté effective.
Encore faut-il pour que je ne sois pas trop volé, que ma souveraineté vienne à terme et ne soit pas une fausse couche.
Or, ça me pend au nez !
Me voici, sortant de poser mon papier torcheculatif dans la tinette électorale. Jai fait « acte de citoyen » ! Mais cet « acte » ne va-t-il pas tourner en eau de boudin ?
Mon papier va-t-il servir à quelque chose ?
Jattends lépluchage des torche-culs…
Japprends le résultat…
Zut, pas de veine, je suis dans le dos ! Lapprenti bouffe-galette pour qui jai voté remporte une veste. Je suis donc blousé, dans les grands prix !
Ma souveraineté a foiré. Jaurais aussi bien fait daller soiffer un demi-stroc chez le bistrot. Ça meût fait davantage de profit.
Ce qui peut me consoler un brin, cest que lépicemar du coin, qui a eu le nez plus creux que bibi et qui a voté pour le bon candidat cest-à-dire pour celui qui a décroché la timballe, est logé à si piètre enseigne que moi.
En effet, à lAquarium, son bouffe-galette saligne de telle sorte que, chaque fois quil vote, il est toujours dans la minorité.
Donc, mon épicemar est volé lui aussi ; sa souveraineté est comme la mienne, elle ne vaut pas tripette !
Ainsi, cest net : je vote pour un candidat blackboulé.
Cest comme si je navais pas voté.
Mon voisin vote pour un candidat qui se range dans la minorité.
Cest encore comme sil navait pas voté !…
Et si, au lieu dêtre un votard grincheux, javais suivi le troupeau des moutons bêlants qui ont voté pour le bidard de la majorité ?
Eh bien, je nen aurais pas eu un radis de plus en poche ! Jaurais tout simplement la triste satisfaction de me dire que jai donné un coup dépaule à un chéquard.
Dans tous ces arias, que devient ma souveraineté ?
Elle ne devient rien, mille tonnerres ! Elle reste ce quelle a toujours été, de la roustamponne : un attrape-nigaud, un piège à prolos, et rien de plus, nom dune pipe !
o
Comme fiche de consolation, les grosses légumes veulent nous faire gober quun tel fourbi a pour résultat de mettre le gouvernement dans les pattes de la majorité.
Ça, cest encore une menterie faramineuse !
Ce nest jamais la majorité qui gouverne. Ce serait elle que nous nen serions pas plus heureux pour ça, attendu que tous les mic-macs gouvernementaux ne sont que des fumisteries descamotage : quoiquil en soit, je le répète : ce nest jamais la majorité qui tient la queue de la poêle.
Cest toujours une majorité de crapules qui sest accrochée à nos flancs et qui sy maintient grâce à la gnolerie du populo.
Dailleurs pour bien se rendre compte que cette racaille na rien de commun avec la majorité, y a quà éplucher par le menu la distribution des bouffe-galette à lAquarium.
o
Supposons que la population de la France, qui est, à vue de nez, dune quarantaine de millions, soit tassée sur une surface grande comme une page de mon almanach.
Or, il y a juste dix millions délecteurs sur ces quarante millions dhabitants.
Pourquoi 10 millions et non pas 12 ou 18 ? Pourquoi ne commence-t-on à voter quà 21 ans ? Pourquoi les femmes ne sont-elles pas électeurs ? Pourquoi faut-il que les bons bougres aient des quittances de loyer pour être inscrits ? Pourquoi les soldats ne votent-ils pas ?
Ça, ainsi que bien dautres contradictions, personne na jamais pu les expliquer, cest la bouteille à lencre !
Donc, y a dans toute la France que dix millions délecteurs.
Supposons que ces couillons-là poussent en carré, kif-kif les asperges, et pour les classer prenons les chiffres de la foire électorale de 1893. Ils occuperont juste le quart de la page, soit le carré ci-dessous :
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Reluquez ça, les camaros, et en un clin dœil vous aurez constaté que cest la minorité qui fait la pluie et le beau temps.
Le carré des abstentionnistes fait à lui seul le tiers des électeurs ; vient à côté le carré des votards dont les candidats nont pas décroché la timballe, ils sont 2.458.000. Ces deux carrés réunis font plus de la moitié : ceux-là se passent de députés.
Viennent ensuite les carrés des élus : celui des socialistes est le plus maigre ; celui des réacs le suit, puis celui des radicaux. Faisant la loi à tous ceux-là nous tombons ensuite dans le trou à fumier des opportunards et des ralliés : cest eux les plus forts, et cest eux qui gouvernent… et ils ne sont pas le quart des votards.
Et encore, foutre, faut-il pas crier trop haut quils gouvernent ! Les 300 bouffe-galette qui représentent ces 2.300.000 votards ont en effet à balancer les 270 birbes des diverses oppositions. Seulement, y a de tels mic-macs à lAquarium que la plupart du temps, les députés se fichent de lopinion de leurs électeurs autant quun poisson dune pomme.
Ils votent suivant les ordres dun ministre ou les ordres dun distributeur de chèques.
De sorte que ces 2.300.000 andouilles qui ont voté pour des bouffe-galette de la majorité, nont même pas eux ! la veine dêtre représentés selon leur cœur.
En dernier ressort, cest une douzaine de crapules qui gouvernent la France : des ministres comme Rouvier, Bailhaut ou Dupuy, des distributeurs de chèques comme Arton ou des banquiers comme Rothschild.
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Quant à espérer senquiller dans la mécanique gouvernementale, de manière à se rendre utile au populo, cest un rêve de maboules et dambitieux.
Cest un sale truc que de se foutre tout rond dans un marécage pestilentiel pour se guérir des fièvres. Cest comme Gribouille qui se fichait à la Seine pour ne pas se mouiller.
Dailleurs, on a été assez salement échaudés par des bouffe-galette qui parlaient au nom du peuple pour être guéris de la maladie votarde.
De tous les types qui avaient du poil au ventre, alors quils étaient au milieu du populo, combien y en a-t-il qui, une fois élus députés, sont restés propres ?
Tolain, Nadaud, Basly et un tas dautres ont retourné leurs vestes.
Quant à ceux qui ne se sont pas pourris complètement, ils ont pris du ventre et se sont bougrement ramollis.
Le plus chouette est de se tenir à lécart, de faire le vide autour des tinettes électorales.
Puisquon nous serine que nous sommes souverains, gardons notre souveraineté dans notre poche, ne soyons plus assez cruches pour la déléguer.
Cest pour le coup que les grosses légumes feraient une sale bobine !
Ne pouvant plus se réclamer du populo, tout leur péterait dans les mains ; les rouages gouvernementaux nétant plus graissés par limpôt se rouilleraient, et en peu de temps la mécanique autoritaire se déclencherait et ne fonctionnerait plus.
Ce serait pour le populo le commencement dune riche saison de bien-être !
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= Pourquoi voter?
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Dans ce texte intemporel, l'anarchiste Émile Pouget critique les élections, vaste supercherie qui prive le peuple de son pouvoir.
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